Paolo Ventura est un photographe qui modélise des événements qui se sont produits pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il s’inspire des images d’archives qu’il a pu voir depuis son enfance et des témoignages de sa famille. Pendant la guerre, la plupart des photographies communiquées par les soldats étaient réalisées en studio. Ainsi, Paolo Ventura eut l’idée de réaliser des saynètes avec des décors et des jouets [1], à la croisée de la réalité et de la fiction.
Chaque image est tirée en grand format (plus 1m). Les décors de poupées passent ainsi de la miniature à l’échelle humaine et donnent paradoxalement du réalisme à chaque scène grâce à tous les petits détails de ses maquettes.
L’une des photographies présente dans la série m’a particulièrement étonnée. L’image de ce soldat mort (Apennins toscano-émiliens, corps d’un soldat allemand tué par les partisans), allongé sur le sol, ressemble à l’image du Taliban photographié en 2001 par Luc Delahaye, même si le soldat de Paolo Ventura est décapité et le corps ancré dans le sol. L’impression qui met apparue en voyant la photographie de Paolo Ventura est qu’il aurait pu s’inspirer de la photographie de Luc Delahaye pour représenter la mort d’un soldat soixante ans auparavant.
J’ai demandé à Paolo Ventura s’il y avait un lien entre ces deux photographies. Il m’a répondu qu’il connaissait la photographie de Luc Delahaye mais que l’inspiration, pour cette image est venue de son propre monde fantastique. Il a précisé qu’il avait passé de nombreuses années en Toscane, un lieu qui anciennement avait été le théâtre de nombreuses batailles au cours de la Seconde Guerre Mondiale. Lorsque l’on se promène dans cette région, il est possible encore aujourd’hui, de trouver enfoui dans le sol, des objets ayant appartenu à des soldats. Ces deux clichés renvoient à l’universalité de l’image du soldat mort sur un champ de bataille. Quelque soit le lieu ou l’époque, ce sont ces images qui font partie de notre mémoire collective et qui s’imposent comme une icône de la guerre meurtrière. Toutes simages renvoient à une vision intemporelle du soldat mort : étendu à terre, les membres écartés, à la limite du déchiquètement, et vision annonciatrice de la décomposition qui vient… Il y a aussi la question de l’anonymat du combattant en tant de guerre : il n’y a plus d’individus, que des soldats, plus de noms, que des matricules: « Tombe du Soldat inconnu ».
Un tableau sur lequel Luc Delahaye joue parfaitement bien en parlant d’image autonome pour chacune des photographies de la série History. Leurs images dénoncent le fatalisme de la guerre et son issue inéluctable. Cette absurdité de la guerre fut déjà décrite dans un poème d’Arthur Rimbaud en 1870 : Le Dormeur du val.
C'est un trou de verdure, où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent; où le soleil, de la montagne fière,
Luit: c'est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert ou la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme:
Nature, berce-le chaudement: il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine.
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
[CORPUS]
Site Internet de Paolo Ventura:
VENTURA Paolo, Scène de guerre, Actes Sud, Arles, juin 2006 (préface Francine Prose).
Sophie BERNARD, « Paolo Ventura Tableaux de guerre », Images Magazine, n°18, Septembre-octobre 2006, Paris.